Une crise migratoire ou l’aventure d’une rencontre ?

André BLANDIN
André BLANDIN

Parler des migrants ne laisse guère indifférent, tant le sujet est « clivant » : on se situe spontanément « pour » ou « contre », dans une ouverture idéaliste ou une fermeture de principe, attitudes toutes deux inappropriées. Obligation nous est faite de réfléchir, de se former pour saisir les enjeux et d’agir à notre mesure. On a répété à satiété cette fameuse phrase de Michel ROCARD, Premier Ministre, en 1988, « Je maintiens que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » en oubliant la deuxième partie « La part qu’elle en a, elle prend la responsabilité de la traiter le mieux possible ». Chacun, peut prendre la responsabilité de la traiter « le mieux possible ».

Personne ne peut ignorer l’actualité dramatique : les milliers de morts en Méditerranée, les embûches des longs périples ou le trafic des passeurs. Les « récits de vie » que rédigent les demandeurs d’asile à l’appui de leur démarche révèlent ce qu’ont été les mois ou les années, de voyage pour atteindre l’Europe…
Evitons la distinction peu opératoire entre « réfugiés » et « migrants économiques » : il nous sont arrivés, ils sont là, ils ont tous en commun la souffrance de l’exil et l’espoir de jours meilleurs. Ne nous laissons pas trop impressionner non plus par les chiffres et retenons que, rapportés à la population totale de notre pays, ils ne représentent que 0,3% (1).

I. Accueillir, protéger, promouvoir, intégrer

Lors de la 104e journée internationale du migrant et du réfugié, le 14 janvier 2018, le Pape François, a décrit lui-même les étapes suivantes de l’accueil des migrants :

Accueillir : un « toit » et un « toi »

L'histoire montre que les pays d'accueil en retirent toujours des avantages
L’histoire montre que les pays d’accueil en retirent toujours des avantages

La première urgence, c‘est évidemment un « toit ». Les délais pour trouver un hébergement - au moins six mois à Lyon - ne diminuent sensiblement pas et beaucoup d’efforts seraient encore à faire d’autant plus que les mineurs isolés sont de plus en plus nombreux. C’est aussi un « toi », l’importance d’un premier regard d’accueil et de confiance pour des personnes qui depuis des mois n’ont subi que la méfiance, la violence, l’insécurité.

Protéger

L’hébergement étant acquis dans la diversité de ses formes (CADA, hébergement dans des familles, prise en charge par des équipes paroissiales, etc.) (2), commence alors un long parcours à accompagner dans le labyrinthe administratif français, avec les contraintes de la vie quotidienne, de la scolarisation des enfants…

Promouvoir, intégrer

On sait le souci du Pape François pour les migrants : son premier voyage avait été pour se rendre à Lampedusa où il avait parlé de honte pour l’humanité. Cependant, Il a lui-même appelé à la prudence : accueillir, c’est aussi prévoir l’ensemble du parcours (3). Deux éléments sont essentiels pour réussir ce parcours : l’apprentissage de la langue et l’accès à l’emploi. L’intégration, qui n’est ni assimilation, ni communautarisme, est un double mouvement d’accueil et de don : « Le dernier verbe « intégrer » se place sur le plan des opportunités d’enrichissement culturel général du fait de la présence de migrants et de réfugiés. L’intégration n’est pas une assimilation, qui conduit à supprimer ou à oublier sa propre identité culturelle… Le contact avec l’autre amène plutôt à en découvrir le secret, à s’ouvrir à lui pour en accueillir les aspects valables et contribuer ainsi à une plus grande connaissance de chacun » (4).

II. Quelques enjeux majeurs

Un enjeu politique

La réponse au flux migratoire actuel est politique, au sens classique du terme, la construction et l’organisation de la cité dans lesquelles les pouvoirs publics, les associations et l’Église sont tous parties prenantes : « Ensemble nous pourrons faire en sorte que l’accueil de celui qui frappe à notre porte fasse l’objet d’un consensus dans l’opinion publique et pas uniquement dans le monde associatif » (5). Ce mouvement migratoire n’est pas passager, il va durer des décennies, et il ne pourra pas trouver d’issue favorable sans le concours de tous.

Un lieu privilégié pour une parole et un témoignage des chrétiens

On ne quitte jamais son pays et ses proches de gaité de cœur, mais parce que la guerre où les violences contraignent à espérer trouver mieux ailleurs. Ceux qui nous arrivent, sont vulnérables, désorientés, au point que nous sommes parfois étonnés de leur capacité de résistance et de résilience…
Et voilà que l’opinion publique s’interroge sur le fait que l’Église, prenne parti pour les migrants… L’opinion publique a oublié l’histoire ! L’histoire de l’Église est riche de ces hommes et de ces femmes qui se sont levés, au nom de l’Évangile, pour refuser les situations d’injustice insupportables, pour lutter pour la dignité humaine. Ce n’est pas aux disciples de Saint Marcelin CHAMPAGNAT qu’il faut l’apprendre !

L’expérience de la rencontre, du partage matériel et spirituel

Si la question de l’arrivée des migrants est une question aussi sensible et qui inquiète autant, ce n’est pas seulement pour des questions économiques. Certes, celles-ci existent, mais l’histoire montre que les pays d’accueil en retirent toujours des avantages. La peur des migrants s’enracinerait-elle dans le constat que nous n’avons plus rien à leur dire ?

Ils tous en commun la souffrance de l'exil et l'espoir de jours meilleurs
Ils tous en commun la souffrance de l’exil et l’espoir de jours meilleurs

La question migratoire ne se réduit pas au défi de l‘accueil, elle dévoile celui de l’annonce. Il semble que nous n’ayons rien à annoncer à ceux qui viennent. De même que le partage ne se résume pas aux biens matériels, il inclut le partage des biens spirituels. Or quelle parole avons-nous à partager qui nous semble urgente, heureuse et indispensable pour eux ? Au fond, nous ne voulons pas vraiment les accueillir parce que nous ne savons pas quoi leur dire. (6)

Notre attitude sera donc à la fois lucidité et générosité : lucidité et réalisme pour clarifier et améliorer le cadre juridique, mais générosité pour l’habiter et construire un nouveau projet de société, à une véritable conversion des mentalités.

Et là, tous peuvent être acteurs, surtout lorsqu’ils se nourrissent du « j’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (7)…. Lorsque les peurs se sont calmées, lorsque la question des migrants devient une rencontre entre des personnes, avec ses inévitables limites mais aussi l’ouverture à sa richesse unique, alors l’humanité grandit et la bonne nouvelle de l’Évangile est annoncée.

André Blandin
Ancien directeur général du Centre Saint Marc à Lyon, puis Secrétaire Général adjoint de l’Enseignement Catholique, André Blandin est actuellement président de l’Association Catholique pour l’Accueil et l’Accompagnement des Migrants (Aclaam) qui regroupe un certain nombre d’associations paroissiales d’accueil des migrants du diocèse de Lyon.

(1) Antoine PAUMARD, sj, « L’accueil des migrants en France ». Revue Etudes, avril 2018
(2) CADA Centre d’Accueil des demandeurs d’Asiles, Hébergement dans les familles : voir le dispositif de Jésuites Réfugiés Service - Welcome, (jésuites). Equipes paroissiales : dispositif mis en place dans certains diocèses à la suite de l’appel du Pape en Septembre 2015.
(3) « Le Pape François appelle à accueillir mais aussi à intégrer les migrants » (La Croix, 3 février 2017)
(4) Pape François. Déclaration pour la « Journée mondiale des migrants et des réfugiés 2018 ».
(5) Mgr Georges PONTIER, intervention devant le Président de la République aux Bernardins le 9 avril 2018.
(6) Père Laurent STALLA-BOURDILLON, Directeur du Service Pastoral d’Etudes Politiques (SPEP)
(7) Mat. 25, 35