Le sacré dans les religions monothéistes

PM 302 C1 logo 42x59 L’homme sacralise car il est un animal religieux. Pour conjurer la peur et l’angoisse, il invente les rites qui accompagnent ses croyances. Pour se concilier les bonnes grâces de Dieu, il offre des sacrifices. (Présence Mariste n°302, janvier 2020)

Mgr Paul DEFARGES
Mgr Paul DEFARGES

Pour le disciple de Jésus, il me semble que rien n’est sacré, mais que tout est infiniment respectable. Le Pauvre d’Assise peut louer Dieu avec toutes les créatures, car chacune lui parle de l’infinie bonté de Dieu.

Il me semble que l’homme sacralise car il est un animal religieux. Pour conjurer la peur et l’angoisse, il invente les rites qui accompagnent ses croyances. Depuis Adam, l’homme a peur de Dieu, il se cache (Cf. Gn 3, 10). Pour se concilier les bonnes grâces de Dieu, il offre des sacrifices. Alors l’homme sacralise des espaces, des personnes. Le prêtre dans toutes les religions est celui qui s’occupe des relations avec le divin. Avec Jésus cela change. Jésus nous guérit de la peur de Dieu.

Avec Jésus, nous quittons la religion qui demeure l’effort de l’homme pour se présenter devant Dieu ou se concilier les faveurs de Dieu, pour entrer dans la foi qui est l’acceptation, le oui de l’homme au don gratuit, gracieux de Dieu. C’est lui qui vient à la rencontre de l’homme pour vivre la communion avec lui. Il est l’Emmanuel, « Dieu avec ». Le Saint sacrement demande un infini respect, mais pas une prosternation de crainte servile. En ce sens il n’est pas sacré. La Petite Thérèse allait embrasser le tabernacle.

Approcher la transcendance

Pour s’approcher de la tradition juive, regardons le prêtre dans l’Ancien Testament. Le prêtre est un homme mis à part, séparé. Par cette séparation rituelle, il est rendu capable d’entrer en rapport avec Dieu, le Dieu trois fois Saint. La théologie de l’Ancien Testament manifeste une conscience très vive de la sainteté de Dieu, de sa Transcendance absolue. Pour s’approcher du feu dévorant de la sainteté divine, il fallait avoir été sanctifié.

Une conviction : l'infinie bonté de Dieu
Une conviction : l’infinie bonté de Dieu

Cette sanctification n’était pas de l’ordre d’une perfection morale à acquérir, elle était obtenue par des rituels qui faisaient passer d’une existence profane à une existence sacrée. Comme la grande multitude des hommes ne possèdent pas cette sainteté pour se présenter devant Dieu, d’abord un peuple a été mis à part, le peuple juif, et parmi ce peuple lui-même incapable de supporter la proximité de Dieu, une tribu a été choisie pour s’occuper du sanctuaire et puis dans cette tribu une famille séparée du peuple pour être chargé du culte.

Au moyen de rites, grâce à l’observance de préceptes minutieux qui mettent à part : ne rien toucher d’impur, ne pas s’approcher d’un cadavre (cf : le prêtre et le lévite dans le Bon Samaritain), ne pas prendre le deuil, etc. Le culte s’accomplissait dans un lieu saint, c’est-à-dire séparé, non profane, sacré. Dans ce lieu saint, le Saint des Saints, seul le grand prêtre pouvait pénétrer une fois l’an. Dans la foi d’Israël, la frontière entre le pur et l’impur était très importante, car la pureté rituelle était une condition de l’accès à Dieu. D’une certaine manière pureté rimait avec sainteté.

La seule réalité sacrée : la personne humaine
La seule réalité sacrée : la personne humaine

Le sacré maintient cette logique de séparation, de distance. Il y a le sacré et le profane, le pur et l’impur. Nous retrouvons cela dans l’Islam et cela est très respectable. En terre d’Islam nous sommes témoin de cette attitude. Il faut se déchausser pour entrer dans une mosquée.

Une petite anecdote. Avec une collègue de la faculté, quand j’enseignais à l’Université de Constantine, nous avions l’habitude de nous embrasser lorsque nous nous rencontrions. Un jour elle arrive, ayant revêtu le hijab (le voile). Elle se tint alors à distance et me dit : maintenant je ne peux plus t’embrasser. Si je le fais, je devrais faire les grandes ablutions, une douche complète, pour pouvoir faire ma prière, car je serai devenue impure. Je respecte profondément cette personne amie, mais cela illustre ce que j’essaie de dire. Il est vrai qu’il y a en arrière fond, un profond respect pour la sainteté de Dieu, la Transcendance de Dieu, mais un Dieu dont l’accès est conditionné par des rites et des observances et qui laisse, le plus souvent, le fidèle encore dans la crainte. Cette attitude mérite d’autant plus le respect qu’elle nous rappelle que Dieu est transcendant. Il est le Tout Autre. Le bienheureux Charles de Foucauld, ainsi qu’Eric Emmanuel Schmidt ont retrouvé le chemin vers Dieu en voyant prier des musulmans.

Cette terre est sacrée

Sommes-nous chrétiens guéris de la peur de Dieu ? Chacun peut se poser la question. Avec Jésus, il n’y a plus le pur et l’impur, le profane et le sacré car tout est un signe de son infinie bonté. Moïse a dû ôter ses chaussures pour s’approcher du Buisson ardent. Et notre bienheureux frère Henri Vergès dit avoir reçu ce regard contemplatif sur les choses, de son père.
« Un jour à dix ans, avec mon père nous gardions le troupeau de vaches. Assis au bord de la rivière, il me dit : à quoi penses-tu tout le jour ? Et il me découvrit ce que le Père Champagnat appelait "l’exercice de la présence de Dieu", à partir des merveilles de la nature »
. Teilhard de Chardin nous invite à la même attitude dans Le Milieu Divin :
« Partout autour de nous, à gauche, à droite, en arrière et en devant, au-dessous et au-dessus, il a suffi de dépasser un peu la zone des apparences sensibles pour voir sourdre et transparaître le Divin. Ce n’est pas simplement en face de nous, auprès de nous, que s’est révélé la divine Présence…Le Divin nous assiège, nous pénètre, nous pétrit… En vérité, comme disait Jacob au sortir de son rêve, le Monde, ce Monde palpable, où nous portions l’ennui et l’irrespect réservé aux endroits profanes est un lieu sacré et nous ne le savions pas ?

Voir en toute chose un cadeau de l'absolu
Voir en toute chose un cadeau de l’absolu

Certes il y aurait des nuances à mettre entre les notions de sacré, de pur, de saint. J’ai insisté sur la liberté que nous a apportée Jésus. Peut-être dirions-nous aujourd’hui que la seule réalité qui est sacrée est la personne humaine, toute personne humaine, à cause de son infinie dignité. Jean Vanier que nous avons accompagné dans sa Pâques nous a montré par sa parole et par sa vie l’infinie grandeur des personnes mêmes les plus fragiles. Ce sont elles qui nous ouvrent au trésor sacré qu’est notre cœur, qu’est le fond de tout cœur. Beaucoup de nos frères juifs et musulmans sont avec nous sur ce chemin du cœur.

+ Mgr Paul DESFARGES, archevêque d’Alger
(Publié dans « Présence Mariste » n°302, janvier 2020)