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Qu’est-ce que le beau ?

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Le beau se présente à nous sous un aspect concret, sensible dans la mesure où nous le percevons par nos cinq sens : nous voyons, entendons, sentons des formes, des couleurs, des sons, des odeurs peut-être … (Présence Mariste n°303, avril 2020)

Marie Agnès REYNAUD

Vouloir répondre à cette question s’avère très vite difficile parce que les réponses ont évolué au fil des siècles, parce qu’elles sont liées à une culture. Cependant cette interrogation titille les philosophes depuis l’Antiquité.

Pour Platon (Ve-IVe siècle av. JC), le beau n’est pas quelque chose d’immanent (c’est-à-dire dans la nature de l’homme), mais de transcendant, quelque chose de divin, un désir capable de rejoindre l’essence du Beau, et de nous détourner peu à peu des faux semblants qui nous séduisent.

David Hume, philosophe écossais du XVIIe siècle, pense que la beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, qu’elle existe seulement dans l’esprit de celui qui la contemple, et que chaque esprit perçoit une beauté différente. Toutefois cette approche ne conduit pas à un relativisme absolu ; Hume évoque l’éducation et l’unité de la nature humaine pour justifier un certain consensus qui semble régner sur ce que, généralement, l’être humain juge beau

Le philosophe Raphaël Enthoven, dans l’émission « Philosophie » d’Arte, en novembre 2016, dit : « Chacun sent d’une certaine façon ce qu’est la beauté et d’une certaine manière personne ne le sait. La beauté est une impression évidente et dans le même temps on ne peut la formaliser ; c’est ça le paradoxe ! ». Chacun peut parler de la beauté sans savoir précisément ce qu’elle est. On ne peut élaborer un concept du beau, il n’existe pas de science du beau : il y a seulement un sentiment du beau qui s’appuie sur ce que nous avons de plus personnel.

« Des goûts et des couleurs, on ne discute pas ! »

Percevoir la beauté serait donc essentiellement une affaire subjective, chaque individu étant libre de trouver beau ce qui lui plait. Le goût personnel serait alors le seul critère du beau, ce que résume le proverbe « Des goûts et des couleurs, on ne discute pas ! ». Et l’on doit aussi essayer de comprendre la position de Jean Dubuffet (peintre français, théoricien de « l’art brut) qui estime que la notion de beauté est une imposture : « Je trouve cette idée de beauté une maigre et peu ingénieuse invention, je la trouve médiocrement exaltante » !

A quoi reconnaitre le beau ?

Street Art
Photo : Marie-Agnès Reynaud

A l’émotion esthétique qu’il génère

Le beau se présente à nous sous un aspect concret, sensible dans la mesure où nous le percevons par nos cinq sens : nous voyons, entendons, sentons des formes, des couleurs, des sons, des odeurs peut-être … A défaut de disposer de mots pour définir la beauté, chacun de nous peut citer des exemples de ce qu’il juge beau : un paysage, un objet, un geste, une personne … Et le point commun à cette liste infinie, ce sont les sentiments que fait naître cette impression de beauté. Un paysage n’est pas beau par lui-même ; ce qui fait sa beauté, c’est l’émotion esthétique qu’il éveille en nous.

Au sentiment d’être pleinement vivant

Ce que l’on juge beau, c’est ce qui fait jouer en nous nos facultés et qui les fait jouer comme par miracle, à l’unisson. Le beau nous procure de façon instantanée, sans calcul, un sentiment de bien-être ; il crée une harmonie en nous. Nous ressentons la beauté lorsque s’établit entre l’objet (quel qu’il soit) et nous une adéquation immédiate, qui ne passe pas par un raisonnement et qui nous fait nous sentir pleinement vivant. Le poète Baudelaire (XIXe siècle) a écrit : « sentir ces sortes d’impressions, si riches que l’âme en est comme illuminée, si vives qu’elle en est comme soulevée. » (« Art romantique », article sur Théodore de Banville).

De la nécessité d’éduquer à la beauté

« L’arbre c’est aussi tout un ensemble d’effets
qu’il fait sur moi » (Aragon, poète du XXe siècle)

« La beauté sauvera le monde »

Cette phrase, prononcée par un personnage de L’Idiot du romancier russe Dostoïevski, est aujourd’hui souvent reprise pour dénoncer le désenchantement de notre monde, la société de l’hyperconsommation, le désastre écologique annoncé …

Le propre de l’homme est d’être sensible au beau, en dehors des seules raisons sexuelles, contrairement aux animaux qui ne sont sensibles au beau que pour des raisons de reproduction. Sauver la beauté de la planète donne aux terriens un objectif valorisant contrairement aux arguments culpabilisants qui nous mettent face à notre responsabilité d’hyperconsommateurs et qui donnent le pouvoir à notre cerveau reptilien, lequel nous incite à nous recroqueviller sur nos vieux comportements connus et maitrisés.

Célèbre pin de la plaine de la Queyrie sur le plateau du Vercors
Photo : Louis Fagegaltier

La beauté donne du sens à la vie

Apprendre à voir la beauté c’est à la fois apprendre à sortir de soi et à enter en soi. Regarder la beauté et s’émerveiller apprend à ne pas se considérer comme le centre du monde : l’objet que j’admire est beau en lui-même et non parce que je pose devant lui, un selfie comme preuve. Et en même temps, ce regard tourné vers autre chose que moi me renvoie à mes émotions, m’incite à faire de la place dans ma tête, enrichit mon intériorité.

Voici ce qu’écrit François Cheng, écrivain et poète, auteur de Cinq Méditations sur la beauté : « La beauté répand l’harmonie autour d’elle, favorisant partage et communion, dispensant une lumière de bienfaisance, ce qui est la définition de la bonté. ». Elle nous transfigure, car elle nous sort de l’habitude, nous permet de revoir les choses qui nous entourent comme au matin du monde, comme pour la première fois. L’expérience émotionnelle d’admiration et d‘émerveillement sublime l’ordinaire en extraordinaire et rend la vie plus savoureuse, pleine de ces micro-moments de bonheur.

Marie Agnès REYNAUD
(Publié dans « Présence Mariste » n°303, avril 2020)

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