D’hier à aujourd’hui

18 – Le manuel domestique des Frères Maristes : vie matérielle et hygiène d’une communauté éducative

PM 296 logo Cet ouvrage fort rare nous fait connaître les idées des supérieurs des Frères Maristes sur l’art de bien vivre en groupe quasi familial aux environs des années 1870 et dans une société encore assez fortement marquée par la ruralité. (Présence Mariste n°296, juillet 2018)

F. André Lanfrey
F. André Lanfrey

M. Champagnat a prévu dès l’origine (1817) que, pour coûter le moins possible aux communes pauvres, les Frères Maristes se chargeraient eux-mêmes de leur ménage. Dans l’école, un jeune frère est donc chargé de la cuisine, sous l’autorité du directeur qui veille au bon ordre général de la maison. L’expansion de la congrégation va nécessiter la rédaction d’un vade mecum de l’économie domestique à l’usage des communautés.

Les documents sont rares sur ce projet. Le 14 novembre 1860 le Conseil général se préoccupe « d’Activer l’impression du manuel de cuisine et d’hygiène ». Le 25 octobre 1865 il veut encore « Hâter l’impression du Manuel du cuisinier et y indiquer le moyen de faire de bonnes soupes, pour prévenir l’usage du café ». Finalement, la parution d’un « Petit Manuel domestique » qui devrait rendre « de très grands services pour la cuisine et pour la bonne tenue de nos maisons » est annoncée dans la circulaire du 8 avril 1870.

Manuel domestique

Ce « Manuel domestique » publié, sans nom d’auteur, par la librairie Jacques Lecoffre Fils et Cie à Lyon, est loin d’être un petit livre. Ses 397 pages comprennent : « la cuisine économique, des recettes d’économie domestique, l’infirmerie chez soi, un précis d’hygiène, le jardin potager ». D’après la tradition des Frères l’auteur serait le F. Philogone (1826-1895) assistant général de la province de La Bégude-Aubenas. Entré dans la congrégation en 1842, il y a exercé rapidement d’importantes fonctions de direction avant de faire partie de l’équipe dirigeante à partir de 1861. A-t-il tout rédigé lui-même ou dirigé une équipe de rédacteurs ? En tout cas, l’introduction signale les noms des auteurs consultés : huit pour l’économie domestique, douze pour la médecine et l’hygiène ; quatre pour l’horticulture et l’arboriculture.

La guerre franco-allemande et les troubles politiques consécutifs ont certainement entravé la diffusion de cette première édition dont l’institut ne semble avoir gardé aucun exemplaire. La seconde, en 1874, quoique fortement augmentée (462 p.) s’écoule lentement. Et, dans les Annales de l’institut le F. Avit, qui écrit vers 1888, évoque « L’excellent Manuel domestique du C.F. Philogone […] imprimé en 1870 [qui] en est à la 3e édition et à 24.000 exemplaires (au total). Il en reste environ 1.500 en magasin ». Mais il a fallu en stimuler la vente par de forts rabais consentis aux libraires ; et l’ouvrage sert de livre de prix dans les écoles, certainement à prix cassés. Cependant, Il y aura encore deux éditions, en 1893 et 1902. Celles que nous possédons (1874 et 1902) portent sur leur couverture le monogramme mariste qui est le seul indice de l’origine de l’ouvrage. Quoique déclarée « revue et corrigée » l’édition de 1902, publiée chez Emmanuel Vitte, diffère peu de celle de 1874.

Logo F Maristes

L’instruction préliminaire s’adresse d’abord au cuisinier, lui recommandant la propreté des mains, du visage, des habits. Les ustensiles de cuisine seront soigneusement lavés et les appartements balayés, époussetés… Si le cuisinier est en même temps portier, comme souvent dans les écoles, il sera poli et discret. Ensuite, il est question du « chef de maison », (le frère directeur), qui doit faire preuve de prévoyance et de vigilance.

La 1e partie traite de la « cuisine économique »  : comment allumer et entretenir le feu alimenté au charbon ; comment préparer les soupes, (rien n’est dit sur la préparation du café) faire les sauces…cuire les viandes…apprêter les légumes… Puis on passe (2e partie) aux différents moyens de conservation des viandes, des fruits et légumes, des boissons… On y trouve toutes sortes de recettes pour enlever les taches des vêtements ; cirer et vernir le mobilier, aérer les pièces…détruire les poux et les lentes…

Taille des arbres

« L’infirmier chez soi » présente de nombreux remèdes comme ammoniaque (alcali), cataplasmes, pommades, sangsues, tisanes… En 1902 un chapitre nouveau est consacré aux vertus de la feuille de chou. Puis viennent les pansements…les plantes médicinales. Un très long chapitre prescrit les premiers soins à donner en cas d’apoplexie, d’asphyxie (le bouche à bouche en cas de noyade…), brûlures, maladies de peau, empoisonnements… mais aussi de maladies infectieuses graves telles que choléra ou typhoïde.

En fait, bien que citant plusieurs dizaines de médecins, cette partie n’intègre pas l’asepsie et l’antisepsie ni la révolution pastorienne, mais reflète les connaissances et pratiques médicales des années 1870. Dans le traitement des morsures d’animaux enragés, la recette demeure le fer rouge appliqué sur la plaie. Les rééditions de 1893 et 1902 n’ont donc pas occasionné de sérieuse mise à jour au niveau médical.

Le traité d’hygiène parle de la propreté des mains, des pieds et de la tête, mais celle du corps n’est pas évoquée : il n’est pas encore question des bains. Pour le sommeil le lit doit être orienté nord-sud ; la tête au nord et les pieds au midi. Il faut éviter les alcôves peu aérées. La gymnastique doit être pratiquée avec prudence.

Arbres en espaliers

Il faut éviter « les besoins factices » : en particulier le tabac, véritable poison, qu’il soit prisé, fumé ou chiqué, ainsi que l’abus des « liqueurs alcooliques ». Mais rien ne remplace l’hygiène morale étayée par la religion qui « fournit les moyens de prévenir tous les égarements ».

Le petit traité d’horticulture et d’arboriculture de la 5° partie s’inscrit en partie dans la tradition des almanachs populaires en rappelant le calendrier des semis et des plantations et les « pronostics populaires » sur la météorologie tirés de l’observation de l’atmosphère, du soleil, de la lune… Mais l’essentiel est d’ordre technique, en particulier sur l’art de la taille, de la greffe des arbres, la viticulture, avec illustrations par des planches détaillées.

Ni livre religieux ni manuel scolaire, et reflétant la culture et les connaissances des années 1870, ce Manuel a eu un succès mitigé. Les Frères Maristes eux-mêmes ne s’en souviennent guère. Quoi qu’il en soit, cet ouvrage fort rare nous fait connaître, par un biais assez inhabituel, les idées des supérieurs des Frères Maristes sur l’art de bien vivre en groupe quasi familial aux environs des années 1870 et dans une société encore assez fortement marquée par la ruralité.

F. André Lanfrey
(Publié dans « Présence Mariste » n°296, juillet 2018)