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Pédagogie humaine… pédagogie divine

Faurie Bernard

Au siècle dernier le philosophe Alain a porté un intérêt tout particulier aux problèmes de l’éducation. Ses réflexions à ce sujet ont été réunies dans un livre qui a pour titre Propos sur l’éducation. On pourrait, de la même manière, glaner dans la Bible des “Propos sur l’éducation“ et la matière serait abondante. Il est facile de le montrer en lisant notamment la littérature biblique dite “de Sagesse“, titre sous lequel on range les livres des Proverbes, du Qohéleth (l’Ecclésiaste), de la Sagesse et du Siracide (l’Ecclésiastique).

Toute cette littérature biblique a des parallèles, non moins abondants, avec les littératures étrangères. A titre d’exemples, La Sagesse de Ptah-hotep en Égypte, ou La Sagesse d’Ahikar en Mésopotamie. C’est que les questions d’éducation sont au cœur des préoccupations des hommes, quel que soit le lieu, quelle que soit l’époque. Cela se comprend aisément : au-delà de l’enfant il y a l’homme de demain et la société qu’il aura à construire et dans laquelle il devra vivre.

L’ENSEIGNEMENT DES SAGES

Le jugement de Salomon

L’enseignement contenu dans ces livres de Sagesse a ses limites, parfois celles d’une sagesse purement humaine. C’est sans doute ce qui justifie le jugement sévère de saint Paul qui, se souvenant du prophète Isaïe (19, 11-12), écrit : “Je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai l’intelligence des intelligents“ (1Co 1, 19). Le livre des Proverbes, que la tradition attribue au roi Salomon, abonde en mises en garde, en recommandations, en observations d’un bon sens d’une saveur bien populaire : “Un cœur joyeux favorise la guérison, un esprit attristé dessèche les membres“ (17, 22). C’est aussi que cette sagesse consiste souvent en préceptes moraux dont la cible est souvent le paresseux : “La porte tourne sur ses gonds et le paresseux sur son lit“ (26, 14).

Pour beaucoup de nos contemporains la religion ne se réduit-elle pas à une morale ? On peut le comprendre : ces préceptes moraux de bonne conduite ont pour objet le bonheur de l’homme. À ce titre, ils sont respectables. Dieu veut-il autre chose que le bonheur des hommes ? Quoi qu’il en soit, il faut lire ces textes en les replaçant dans leur contexte biblique, “la Loi et les Prophètes“. Comme dit le Siracide : “Tout cela c’est le livre de l’alliance du Dieu Très-Haut“ (24, 23). Dieu est présent en effet, comme en filigrane, dans cet enseignement : “La crainte du Seigneur est une discipline de sagesse ; avant la gloire, l’humilité“ (Proverbes, 15, 33). Il ne faudrait donc pas voir dans ces livres l’équivalent des “livres de civilité“ d’autrefois.

On lit dans la Bible un très beau psaume (119) qui commence ainsi : “Heureux ceux dont la conduite est intègre et qui suivent la Loi du Seigneur“. C’est une longue méditation sur la Parole de Dieu, de la Loi, sur vingt-deux strophes, correspondant aux vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque pour être plus facilement mémorisée. Cette démarche, pour ainsi dire tortueuse, est en fait celle de notre pensée qui vagabonde plus qu’elle ne construit en toute rigueur logique. Mais c’est également ainsi que notre pensée progresse, comme par paliers successifs, comme une spirale, une vrille qui s’enfonce lentement, progressivement, nous laissant le temps d’un mûrissement. Nous avons besoin de nous approprier profondément, la Parole de Dieu. Saint Augustin, Sainte Thérèse d’Avila, Pascal, Péguy ne procèdent pas autrement.

LA “LOI“

haggadah

Ce mot pourrait nous lancer sur une fausse piste. La “Loi“ dont il s’agit c’est la Torah, les cinq premiers livres de la Bible (Genèse, Exode, Lévitique, Nombre et Deutéronome) que nous appelons, selon le grec, le “Pentateuque“ c’est-à-dire “les cinq livres“. Le grec désigne aussi la Torah sous le nom de “Loi“. Chacun sait bien ce qu’est une loi et on pourrait faire le rapprochement, dans l’antiquité, avec le fameux “Code d’Hammourabi“. Mais le mot “Torah“ signifie “Enseignement“ et non pas “Loi“. C’est tout autre chose ! La Torah n’a rien d’un code de lois.

Le plus bel exemple de cet enseignement qu’il nous soit donné de méditer c’est bien le récit de la sortie d’Égypte dans le livre de l’Exode (12 à 15). Ce n’est pas pour rien que Juifs et Chrétiens le relisent chaque année lors de la fête de Pâques. Un rabbin, Ernest Guggenheim, écrit : “La sortie d’Égypte est la merveille d’entre toutes les merveilles de notre histoire ; sans elle pas de Torah ; sans elle, pas de Prophétie“.

Dans la liturgie domestique juive ce récit donne lieu à une mise en scène où les enfants jouent un rôle primordial. Il s’agit en effet de transmettre ce récit, de père en fils, en le méditant, l’actualisant, pour en saisir la signification profonde. Dans le judaïsme on appelle ce récit la “Hagadah de Pâque“ et c’est en famille qu’on en fait la lecture au premier soir de la Pâque. Dans une introduction à ce récit, Élie Wiesel raconte : “Comme la plupart des enfants juifs, j’aimais tout particulièrement la fête de Pessah. A la fois solennelle et joyeuse elle nous permettait d’échapper au temps. Ce soir-là, mon père savourait la souveraineté d’un roi. Ma mère, plus radieuse que jamais, était la reine. Et nous, les enfants, nous étions des princes“.

Au cœur de la célébration, les enfants interviennent donc : “En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ?“ Et le père raconte ce prodigieux événement, conformément au précepte du livre de l’Exode : “Tu transmettras cet enseignement à ton fils en ce jour-là… (3, 8).

L’enseignement essentiel que le père de famille en tire est celui-ci : “En chaque génération, l’homme doit se considérer comme étant lui-même sorti d’Égypte ; car il est dit : Tu raconteras à ton fils en ce jour en disant : C’est en ceci que l’Éternel a œuvré pour moi, lors de ma sortie d’Égypte. Ce n’est pas seulement nos ancêtres, que le Saint, béni soit-il, a délivré d’Égypte mais c’est nous aussi qu’Il a délivrés avec eux“.

Mais, direz-vous, qu’en est-il de l’enseignement de Jésus de Nazareth ? On en parle… au prochain numéro.

Bernard Faurie
Monastère de Kizhi - Russie
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